Beurre rance pour Hortense


 

L’être humain n’est jamais content.

D’aucuns diront que c’est son insatisfaction permanente qui le fait créer, inventer, questionner et progresser.

D’autres que la sagesse, ou du moins la recette du bonheur (vous savez, celles et ceux qui vous balancent via email ou mur face de bouc de sublimes présentations powerpoint sur fond de musique classique ou folklorique pour vous expliquer le sens de la vie) consiste justement à ne pas vouloir ce que l’on a pas (ou alors si, mais d’abord de vous aimer vous, ce qui automatiquement vous mènera à obtenir ce que vous voulez, parce que le monde est une grosse meringue douce et tout et tout, en fait, pour ceux qui ont atteint le niveau supérieur de conscience blablabla blablabla)

Vu que je ne suis pas adepte des powerpoint sus-mentionnés (le sucré mystico-scout à deux balles me donne des gaz et ce n’est pas poli pour le voisins), et que je suis humaine (si si, les médecins sont formels), je ne suis jamais contente. CQFD.

Plus exactement, je commence à regretter plus que beaucoup l’une des réalités sociales qui m’a rendue si heureuse de quitter notre cher Hexagone.

Et oui : en France, quand vous êtes au chomedu, pire encore depuis longtemps ou de manière récurrente, vous avez quotidiennement à affronter au mieux l’indifférence la plus ostensible (cette délicieuse impression d’être invisible dans les soirées une fois passées les deux-trois phrases de présentation), au pire à vous justifier, avec humilité et auto-flagellation, de demeurer un rebus de la société, ou bien encore, entre les deux, à écouter avec émerveillement une foultitude de conseils plus demeurés les uns que les autres pour vous sortir de cette indignité.

Au mieux l’on vous plaint, au pire on vous explique que c’est à cause de personnes comme vous que le Monde et la France en particulier vont à veau-leau ma Bonne Dame, et que c’est une honte, vous devriez vous bougez le fion que diable.

[ Un jour j’écrirai un ou deux articles sur cette question fascinante de la vie sociale du CDI* dans notre beau pays.]

Ici, au Kenya

(comme d’ailleurs ailleurs un peu partout en dehors des pays européens),

ce n’est pas le cas.

En tous cas si vous êtes une femme, évidemment.

Dans les rares cas où c’est le composant masculin d’un couple qui suit sa donzelle et n’a pas de boulot, ce n’est pas rose. Dans la tête du valeureux mâle d’abord (dingue la proportion d’alcoolique au bout de quelques mois de chômage chez les êtres humains mâles….), et dans sa vie sociale ensuite. Là, c’est clair, France/Kenya, même combat.

Mais si vous êtes une femme…..

Si vous êtes une femme, que vous soyez Blanche, Noire ou verte à petits pois violets, votre rôle unique et admirable est d’être une Femme Au Foyer.

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On vous l’assène environ une fois toutes les cinq minutes, ce quelque soit le style de votre interlocutrice/eur.

Votre épanouissement, votre valeur, votre identité passe par vos enfants, votre maison, vos enfants, votre mari, vos enfants et puis aussi vos enfants.

Ahhhhhhhhhhhh, l'enfant, seule source de bonheur pour la Femme. No comment.

Ahhhhhhhhhhhh, l’Enfant, ce trésor ineffable, seule source de bonheur pour la Femme. No comment.

Votre investissement maternel est d’ailleurs majoritairement centré sur vos capacités nourricières, pas sur le temps que vous passez à faire quelque chose avec votre progéniture : vos chauffeurs, vos nounous, l’école et parfois le prof particulier s’en chargent pour vous merci, ce,  que vous soyez plutôt charentaises petit doigt levé ou bimbo de boîte de nuit à manucure et coupe de veuch renouvelées au minimum une fois par semaine.

Attention : contrairement au ton de mes affirmations précédentes, je n’ai pas grand-chose à y redire, si c’est le choix de ces dames, un choix réel et revendiqué, no soucy Mc Fly, chacun sa vie tout ça tout ça.

Non, ce qui me saoule, ce qui m’asticote les glandes, me donne envie de hurler à la Lune et de foutre des pains à la volée, c’est que penser autre chose, vouloir autre chose, vous met, me met dans une espèce de bulle de décontamination un peu purulente, me place dans un espace où je n’ai pas le droit d’exister.

Il existe bien sûr des Femmes qui travaillent, ici comme ailleurs (heureusement putain de diou !). On les tolère, même si, au détour des conversations, on condamne leur manquement à Leur Rôle de Mère ou les plaint gentiment de ne pouvoir profiter plus de la chair de leur chair.

Ainsi, les deux fois où j’ai réussi à tafer ici, j’ai eu droit à de petites réflexions, ou plutôt des questions insidieuses telles que « -mais ça ne te met pas un peu mal à l’aise ? … Je veux dire, par rapport à ton fils quand même… ».

Jt presentateur y a un truc ki cloche

La tête que j’ai faite à peu de choses près en entendant les dites remarques…

Quand tu ne travailles pas, et que 1) tu cherches à bosser, et 2) tu te plains de ne pas tafer, hé bien…

D’abord, personne ne t’écoute.

Les hommes, ainsi que les femmes qui bossent, une fois avisés du fait que tu n’appartiens pas à la confrérie des Travailleurs, ne t’adressent plus la parole : tu fais partie des pots de fleurs. C’est charmant les pots de fleur, ça se regarde avec admiration ou/et concupiscence, mais on ne discute pas avec. Si, en plus de ça, tu ne passes pas ton temps à lustrer tes pétales (ce qui implique, outre le fait d’en avoir envie, d’avoir le temps et l’argent pour ce faire, ce qui n’est pas mon cas), tu disparais dans les limbes de l’être humain hors case.

****

Tes congénères, aka les femmes-au-foyer-fières-de-l’être, te parleront un peu. Le problème sera alors de réussir à feinter : si si si, tu es intéressée par leur conversation de haut vol sur l’art, la politique ou la théologie. Sauf qu’en fait, on ne parle de rien de tout ça. On parle maison, finances et enfants.

Alors tu feintes. Tu as du mal cependant : tu as du mal à t’intéresser plus de cinq minutes à la conversation.

A partir du moment où tu as une ou deux « copines », que tu te fais exclusivement par le biais de ta/tes charmantes tête/s blonde/brune, vient évidement le moment où l’on te demande comment tu vas. Comme partout ailleurs, ce n’est pas vraiment une question, mais tu as du mal à passer sous silence ad vitam eternam le fait que non, tu ne vas pas bien parce que, pour toi, réfléchir, agir, participer à la société, bref, TRAVAILLER, est un pré-requis au sentiment d’exister.

Exprimer le fait que tu t’emmerdes, grave, que le fait de cuisiner/faire les courses/amener-et-rechercher ton gnome à l’école ne suffit pas à remplir tes journées et que tu as l’impression d’être juste un gros vide, c’est juste….

Il n’y a pas de place pour cela. Pas d’espace pour le dire. Parce qu’il n’y a pas d’oreilles pour l’entendre. Il n’y a pas de possibilité d’énonciation : une femme à qui pose un problème de ne pas travailler, c’est juste inconcevable, genre illogique :

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Hein, quoi, « elle » veut travailler ?…. La faille logique est béante, il n’y a qu’une solution: ce n’est pas une femme!

Tellement inconcevable que si tu persistes même timidement à verbaliser ce genre de sentiment « anti-naturel », on t’évitera de plus en plus ostensiblement.

Et si tu as la chance d’avoir une vraie relation avec quelqu’un, ce sera, en fait, encore pire. Car ton ami/e voudra te convaincre, t’expliquer qu’en fait, tu es heureuse, tu es même chanceuse, et que siiiiiiii bien sûr tu es utile et merveilleuse car tu as un homme et un fils, que tu t’occupes d’eux et que ça, ma bonne dame, c’est merveilleux non ?? Que vouloir à tout prix travailler est, au choix ou tout à la fois : égoïste, voire indécent ; que tu veux « rentrer dans le système et que tu devrais profiter de ton bonheur plutôt que de vouloir à tout prix gagner de l’argent » (????) ; que l’amour et la famille sont bien au-dessus de n’importe quelle activité ; que tu « devrais en profiter ».

Alors tu fais ça :

castle fore d ecouter blase inutile

Expliquer que toi, tu veux un peu de transcendance (c’est pas beau de dire des gros mots)? Que dépendre d’un autre, qu’il s’agisse de ton compagnon ou de n’importe qui d’autre, te fait sentir une enfant/une merde/une pute ? Que les mois d’inactivité te donnent l’impression que ton cerveau se liquéfie… :

Oublie.

Pour parler d’autre chose, tu lances une discussion. Sur n’importe quoi : la démission de Benoît, le mariage pour tous, la mort de Chavez, les élections kenyanes, le mouvement hip hop, la physique atomique, la littérature américaine et sa tendance dépressive, les jeux vidéos ou l’évolution des superhéros depuis qu’Hollywood en a fait son sujet de scenar favori…

Tu peux ratisser aussi large que tu veux, tenter le philosophique, le politique, le culturel, le scientifique, le gros geek : tu seras toujours toute seule et tu créeras autour de toi un halo de rejet et d’ennui à mi-chemin entre la peur et le mépris.

Alors oui, c’est clair qu’au début, en arrivant, après des mois et des années à te faire expliquer que tu n’es qu’une grosse sangsue irresponsable parce que tu es CDI*, tu as cru dégotter ton beurre. Mais au bout d’un an et demi, le beurre a ranci un peu beaucoup passionnément à la folie…..

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5 Réponses to “Beurre rance pour Hortense”

  1. Yep, l’inverse est vrai aussi… Voire encore plus mal vu! J’en déduis (peut être à tort), que l’enfermement classique dans un fémino-bolchevisme qui a fait muté une lutte des classes en lutte des sexes n’aboutira jamais à rien de productif et qu’une transformation des cliches sociaux dépassés serait bien plus saine. Donc deuxième constat, pourquoi s’enfermer dans de pseudos luttes qui ne font que faire perdre des plumes à tous les antagonistes? À qui profite le crime???

    • Mmmmmmmm, pas sûre et certaine de bien comprendre ce que tu dis:

      « l’inverse est vrai aussi…. voire encore plus mal vu! »
      Euh: l’inverse = quoi? le fait qu’un homme soit père au foyer, ou le fait qu’une femme décide d’être femme au foyer??? Ou bien quoi d’autre?
      Dans le premier cas, oui c’est très clair, quoique ce soit déjà moins vrai dans un groupe social certes minoritaire, mais bien réel (allez, dénomination à la louche: les bobos, ou plutôt les néo-babas.). Dans le second, il est très clair que non, tout du moins dans le monde expatrié, ce qu’il soit d’origine européenne ou africaine. Et, justement, j’explique au début de l’article qu’en France, ce n’est pas le cas: le statut de mère au foyer existe très peu dans les représentations -et les faits- sociaux de notre pays (contrairement à, par exemple, les USA ou l’Allemagne). En effet, en France, un adulte, homme ou femme, se doit de travailler pour être respecté. En gros hein…

      un « fémino-bolchévisme »… …. …. euh… Je passe.

      Mais la « transformation des clichés sociaux dépassés »: bin oui, je n’ai pas l’impression de tenter de promouvoir autre chose ce me semble. Et le problème qui m’accable est justement de constater, ici et dans le contexte qui est le mien, que ces clichés ne sont pas du tout dépassés, hélas: ce n’est pas moi qui décide ou dit que « l’homme se doit de travailler car ne s’occuper que des enfants c’est un travail de femme », ce n’est pas moi non plus qui me suis auto-insultée quand j’ai bossé hein, ce sont bien les femmes et les hommes que je vois ici chaque jour ou presque.

      Qui « s’enferme dans de pseudos luttes »?? Moi?

      Ma lutte à moi (ici en tous cas), c’est justement le sujet même et quasi exclusif de ce blog: la recherche d’emploi. L’impact que peut avoir le sexe d’une personne dans sa carrière ou beaucoup plus modestement en ce qui me concerne, pour obtenir un emploi, dans le fait de ne pas travailler, de chercher du boulot….. Il ne s’agit pas de lutte, juste de constatation. Encore une fois, ce n’est pas moi qui assène ces affirmations sur la « nature » de la femme, ce n’est pas moi qui affirme que ces dames centrent tout sur le fait d’avoir des enfants et point barre: elles le font elle-même!!

      Si vous/tu lisez/lis attentivement l’article, je ne le condamne pas. Ce que je dis, très égoïstement et totalement centrée sur mes sentiments,
      c’est que j’en souffre personnellement parce que mes sentiments, ma personnalité même n’ont pas de place dans ce schéma: définitivement, ce n’est pas moi à qui profite le crime.

      Après….

  2. A reblogué ceci sur TCHiiiP !!!.

  3. Je te rejoins tout à fait dans ton analyse qui vaut hélas, partout dans le monde.

    Ma Têtarde ne squatte pas mes fonds d’écran ; je la balance pourtant chaque matin en crèche sans aucun scrupule (elle adore les lieux, ça aide…). Je n’en parle jamais au bureau, ni ailleurs, à moins d’avoir une bonne raison de mentionner le bestiau.

    Cela n’empêche que j’aime ma gosse. Tellement que je me fais un devoir de m’épanouir dans ma vie de femme, pour vivre sans regrets mon rôle de mère.

    Les parents qui ne vivent, ne respirent, ne s’exaltent que par et/ou pour leurs progénitures, me sortent par les trous de nez. J’ai tendance à croire que cette attitude est nocive non seulement pour la santé mentale des géniteurs, mais surtout pour celle des mômes qui finiront par ne plus vivre leur vie pour eux-mêmes.

    En bref, non tu n’es pas seule. Merci pour ce joli post.

    😉

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